
Tai Ji Quan - par Marie-Claire Dubé
un art, un exercice…un silence
Si vous vivez en milieu urbain, vous avez sans doute aperçu dans certains parcs des hommes et des femmes qui s’adonnent au Tai Ji Quan. On constate partout à travers le monde un engouement marqué pour le Tai Ji. La plupart du temps, les adeptes exécutent une forme dite à mains nues. Toutefois, il arrive qu’ils s’exercent, épée à la main.
Le Tai Ji, comme les autres arts martiaux, présente des formes à mains nues aussi bien que des formes qui s’exécutent arme à la main—et l’arme la plus courante (et sans contredit la plus noble) est l’épée droite, le jian.
Le Tai Ji est avant tout un art martial. Conçu il y a déjà très longtemps, il devait permettre de cultiver la force interne et de maîtriser des techniques d’autodéfense. En effet, il est possible d’accélérer les lents mouvements délibérés normalement associés au Tai Ji afin de neutraliser un adversaire. Le Tai Ji est aussi une sorte de méditation dynamique, et la philosophie et les principes qui le sous-tendent donnent lieu à de nombreuses interprétations. L’attrait universel du Tai Ji s’explique justement du fait qu’il fonctionne à plusieurs niveaux. Chacun et chacune y trouve quelque chose. Pour la plupart d’entre nous, ce sont souvent les bienfaits pour la santé qui nous séduisent—et cela s’explique de plusieurs façons.
La pratique du Tai Ji – avec ou sans jian – entraîne de nombreux bénéfices, dont une une meilleure posture. Chez la plupart des Occidentaux, cela exige d’abord l’élimination de vieilles habitudes. Une liste de vérification mentale permet aux adeptes du Tai Ji de mieux se positionner le corps afin de faciliter la circulation de l’énergie : aligner le sommet de la tête au plafond, se rentrer le menton et basculer le bassin. Ils apprennent aussi à se détendre la poitrine, à éliminer la tension entre les omoplates, à plier coudes et genoux et à s’enraciner les pieds au sol.
Tel qu’évoqué ci-dessus, une posture améliorée n’est qu’un des bénéfices du Tai Ji. Parce que le Tai Ji étire et fait travailler tous les muscles, os, tendons et nerfs du corps, il contribue à la bonne forme et à la santé générale. Par exemple, la pratique soutenue renforce les muscles entourant le genou, ce qui constitue une des meilleures attelles possible pour les articulations défaillantes. La pratique assidue améliore aussi la circulation sanguine, la coordination et l’équilibre.

Outre ces bénéfices évidents pour la santé, on en remarque de plus subtils, qui contribuent aussi au bien-être général. Le Tai Ji est un art martial chinois « interne » : il favorise donc le développement de l’énergie interne et, éventuellement, de la force interne. L’adepte se cultive à la fois le corps et l’esprit, en tandem. Avec le Tai Ji, l’intention et la pleine conscience sont indissociables des mouvements du corps, de la posture, du positionnement… Autrement dit, bien qu’on puisse courir 5 km tout en se creusant la cervelle pour résoudre un problème personnel ou professionnel, on ne peut pas pratiquer le Tai Ji sans d’abord harmoniser concentration et respiration, et sans harmoniser concentration ET respiration à chaque geste, chaque mouvement. (Il faut donc forcément laisser derrière soi ses problèmes.)
Si les mouvements lents et exagérés associés au Tai Ji sont plutôt évocateurs d’un loisir, d’un simple exercice, la concentration et la pleine conscience sont toujours au rendez-vous. C’est ici que toute ressemblance entre le Tai Ji et les autres régimes d’exercices tend à s’estomper.
D’abord, le souffle. Lorsqu’ils s’initient au Tai Ji, les néophytes apprennent d’abord à bien respirer. De manière générale, les Occidentaux occupés (et préoccupés) que nous sommes avons oublié comment respirer. Nous respirons rapidement, de manière irrégulière – la plupart du temps, ne sollicitant que la partie supérieure de nos poumons. L’inspiration est écourtée et l’expiration l’est souvent davantage (ou parfois, c’est le contraire). Les pratiquants du Tai Ji apprennent à respirer profondément et régulièrement, harmonisant chaque inspiration et chaque expiration à chacun de leurs mouvements. Une bonne respiration contrôlée est essentielle à la détente; la détente et le calme sont essentiels au développement de l’énergie interne.
Et puis, la pleine conscience. Avec le Tai Ji, l’effort de concentration est intimement lié aux mouvements du corps. Il est impensable – et même impossible – de les dissocier l’un de l’autre. Imaginez un collier de perles que vous faites serpenter sur une surface plate. Aucune perle ne se déplace plus vite ou plus lentement que la suivante. Tel est l’objectif de celui ou de celle qui pratique le Tai Ji : un corps dont toutes les parties se déplacent en unisson, imperceptiblement l’une de l’autre, comme les perles d’un collier ondulant. Cela nécessite la pleine conscience et la concentration. L’esprit participe activement à l’effort, au même titre que le corps.

Les bénéfices associés aux manifestations internes du Tai Ji – bien que moins évidentes à première vue – sont tout aussi importants. Les gens qui pratiquent le Tai Ji sont normalement calmes; ils ont l’esprit tranquille. Tout au moins, ils savent comment retrouver la quiétude lorsqu’ils sont soumis au stress et aux pressions de la vie. La pratique habituelle permet aussi de cultiver d’autres aspects moins palpables : réflexes améliorés, sensibilité accrue, prise de conscience et éveil plus marqués.
Lorsque la pratique se fait avec le jian, de nouveaux éléments entrent en jeu. Le moindre changement de direction est amplifié tout au long de l’épée et le poids de celle-ci s’incorpore au mouvement. Le corps se prolonge dans le jian. Le parcours poursuivi par l’énergie se déplace jusqu’à la pointe de l’épée.
Le Tai Ji est beaucoup plus qu’un simple régime d’exercice. Les mouvements externes associés à une forme, que celle-ci comprenne 24 ou 104 différentes postures, ne représentent qu’une fraction de l’effort réel déployé lors d’une séance de Tai Ji. La vraie surprise, c’est l’effet combiné du travail intérieur (de l’invisible) et des mouvements extérieurs (de l’apparent) sur la santé, le bien-être et le cheminement individuel.
Certains des bénéfices du Tai Ji nécessitent un engagement à long terme, mais d’autres se manifestent déjà après quelque trois ou quatre mois d’effort. Au début, le progrès peut sembler lent, mais il faut s’y attendre: la plupart d’entre nous ignorent jusqu’à quel point nos jointures sont devenues raides, jusqu’à quel point nous sommes devenus inflexibles et monolithiques. Au cours de la première année de pratique, le corps subit des changements nécessaires et importants. La pratique habituelle – une pratique guidée – entraînera invariablement des bénéfices durables.
Bien exécuté, le Tai Ji peut sembler facile aux yeux de l’observateur. Ces gens qui pratiquent le Tai Ji dans le parc ont tout simplement l’air de faire du Tai Ji, comme on ferait du jogging. La réalité est tout autre : ils évoluent dans un profond silence, jumelant les efforts du corps à ceux de l’esprit.
‘Pour le taoïste, la vie c’est comme regarder par la fenêtre
à l’heure du thé matinal en observant les saisons qui se suivent
comme une respiration qui monte et descend.’